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En 2012, j’ai commencé à courir. Puis, courir m’a donné envie d’écrire. Ou plutôt: a libéré cette envie et m’a aidée à la concrétiser. Ce blog Hotsteppers était né. Pour mes 34 ans, je me suis offert une MasterClass d’écriture avec Eric Emmanuel Schmitt. Au delà des récits et du monde sportifs, ce sont de véritables histoires (courtes) que j’écris chaque semaine au gré de mes découvertes.  J’espère que vous aimerez les lire autant que j’ai aimé les écrire. Ce sont pour l’heure des exercices qui je le sens ne sont que les prémices de quelque chose de beaucoup plus grand !

La consigne: écrire une nouvelle commençant par « rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur ».

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. Les fêtes de fin d’année arrivaient à pleine vitesse et le tourbillon de cadeaux, de plats trop copieux et de réunions de famille multi latérales s’apprêtait déjà à prendre le relais sur un automne maussade. Je n’avais encore pas vu le temps passer et pourtant je l’avais trouvé long. Paradoxal. En même temps je n’ai jamais vraiment su vivre autrement que dans le paradoxe. Je ne sais pas si cela fait mon charme ou constitue l’un de ces défauts rédhibitoires qui rendent une femme insupportable. Je n’ai jamais vraiment compris grand-chose aux hommes de toutes manières, ni aux femmes, ni à moi-même en fait.

Toujours est-il que l’automne est une saison ennuyeuse je trouve. Tout semble durer inlassablement sans mener nulle part. On vous enlève un peu de lumière tous les jours, on vous donne des rayons de soleil rasants qui font péniblement leur travail, on vous saupoudre l’air de virus en tous genres pour pimenter un peu l’affaire. Bref, je n’ai jamais compris l’intérêt de cette saison bâtarde qui n’arrive pas à la cheville de l’été ou de l’hiver. Il se trouve que dans mon inertie automnale je n’avais encore pas vu venir le mois de décembre et toutes ses réjouissances. Chaque année je me persuade que je gèrerai les choses différemment et chaque année j’abandonne avant la ligne d’arrivée. Quand je me regarde je me désole. Et quand je me compare je ne me console même pas. Ah si quand même, cette année une chose avait changé : j’avais pris la résolution d’aller chez le coiffeur au début du mois.

Toutes les femmes savent parfaitement qu’on n’est jamais au meilleur de sa nouvelle coupe dès la sortie de chez son coiffeur. A ce moment précis c’est plutôt l’inverse d’ailleurs. Le coup de ciseau du professionnel a pris le dessus sur votre naturel. C’est propre mais vous ne vous reconnaissez pas trop. A peine partie de son champ de vision, vous essayez de défaire tous les jolis axes trop parfaits qu’il a créés dans votre coiffure, de mettre un peu d’effet coiffé décoiffé pour voir ce que ça donne mais le résultat est rarement satisfaisant. Résignée à rester sagement coiffée pendant 1 bonne semaine avant de commencer à voir votre chevelure reprendre ses droits, ce n’est qu’au bout de 3 à 4 bonnes semaines que le mix  » nouvelle coupe  » –  » naturel  » est à son paroxysme. Je ne sais pas ce qui m’avait pris mais cette année j’avais fait ce brillant calcul tactique pour être en pleine apogée de style capillaire à Noël et au Nouvel An.

Sans doute que mes années de célibat commençaient à me courir sur le haricot. Le genre de déclic que l’on ressent un matin au réveil devant sa glace et qui fait office de prise de conscience. Ce jour-là je m’étais dit  » ma pauvre Jeanne, t’abuses « . Et puis j’avais reformulé  » ma chère moi, il va falloir prendre soin de toi « .

Non parce qu’il parait qu’il faut être bienveillant envers soi-même. Nous les français, nous avons tellement de mal à nous encourager ou à encourager les autres. Il faut toujours mettre le doigt là où ça fait mal. Ce matin-là, après mon exercice de reformulation bienveillante je m’étais résolue à prendre rendez-vous chez mon éternel même coiffeur depuis des années. Le même que ma sœur, que ma mère, que mes tantes.

– Oui Bonjour, c’est Jeanne Hair, je voudrais prendre rendez-vous, euh, dans la semaine si vous pouvez, plutôt en fin de journée

– Bonjour Madame Hair, oui attendez je regarde si j’ai des disponibilités cette semaine, après le patron ferme pour 3 semaines, il part à New York pour une compétition de coiffure super branchée, m’avait dit mon interlocuteur surexcité d’une voix chantante.

– Ah génial, dis donc !

– Oui, oui, alors, umm, je suis embêté je n’ai rien en fin de journée, juste le matin vers 10:00, le jour que vous voulez !

– Ah mais non c’est impossible, je travaille tous les jours jusqu’à 18:00 au moins !
J’étais paniquée. Pour une fois que j’avais bien prévu les choses, dans les temps et élaboré une stratégie de « soin de moi-même », ça tombait mal.

– Je suis désolé Madame Hair mais malheureusement je n’ai pas d’alternative, beaucoup de nos clients se font coiffer à cette période pour être prêts à Noël et au Nouvel An.

– Ils font tous comme moi quoi…je rêve.

– Pardon ?

– Non non rien, et bien tant pis. Euh, vous n’auriez pas un autre salon à me recommander par hasard, j’y connais rien en coiffeurs moi ?

– Ah si en effet, dans ce cas je peux vivement vous recommander d’aller chez notre confrère  » Love is in the Hair  » – à 2 stations de métro d’ici, ça ne vous rajoutera pas beaucoup de trajet et on est à peu près alignés niveau tarif. Je suis sûr qu’ils auront plus de créneaux, Jean-Pierre ne fait pas le challenge de New York cette année.

– Jean-Pierre ?

– Oui c’est le patron du salon, appelez-le de notre part d’ailleurs ! En fin de ma part même, dit-il en gloussant.

– Ah parfait merci et vous êtes ?

– Michel

– Ok Michel, c’est sympa, merci et joyeuses fêtes de fin d’année enfin, en avance quoi !

– Oui, merci Madame Hair, joyeuses fêtes  » en avance  » à vous aussi.

Terreur. Changement de coiffeur. Avec l’équipe du « Prince de Bel Hair » je ne me posais pas trop de question, je disais juste  » comme d’habitude s’il vous plait « . Il me disait qu’il fallait que je vienne plus souvent, que j’avais le cheveu épais et qu’on pouvait faire plein de choses avec. Bof, je ne cherchais pas vraiment à m’aventurer trop loin, je préférais rester sur ma ligne droite habituelle sans sortie de route.

Je me décidais à appeler Jean-Pierre.

–  » Love is in the Hair « , Terence que puis-je faire pour vous ?

– Bonjour Monsieur, je vous appelle de la part de Michel du salon  » Prince de Bel Hair « , je…

– Oh appelle-moi Terence chérie, je t’en prie, les amis de Michel sont mes amis !

– Ah, bien alors bonjour Terence je suis Jeanne et j’aimerais prendre rendez-vous cette semaine si possible ?

– Jane mon ange, bien sûr attend que je te trouve un petit créneau parfait, rien que pour toi ! Alors, alors, mon agenda…voilà ! Cette semaine c’est ça ? Jean-Pierre n’est pas là pendant 10 jours mais je vais m’occuper de toi. Matin, midi, soir ? You’ve got the power Juanita ! C’est toi qui choisis !

– Euh. Et bien le soir plutôt s’il vous plait Terence

– Mardi 19:00 Jeannette ?

– C’est très bien oui

– Alors à Mardi sweetheart, ciao ciao !

– A Mardi Terence

J’étais tombée des nues. A quel moment j’avais dit que je m’appelais Jeannette ou Juanita ? Complètement fou ce Terence ! Mais sympa je devais avouer. En y repensant j’avais eu presque hâte d’aller à mon rendez-vous. J’avais eu le pressentiment qu’il allait s’occuper de moi comme d’une princesse qui plus est sans aucun risque de sous-entendus douteux, a priori.

Quand le grand jour était arrivé ou plutôt le grand soir, je m’étais sentie excitée comme on peut l’être avant un évènement agréable mais important. Je m’étais surprise moi-même de mon état fébrile, moi qui traitais habituellement tous les sujets liés à mon apparence physique avec la plus exaspérante indifférence.

– Bonjour je suis Jeanne j’ai rendez-vous à 19 :00

– Jane, chérie, je suis Terence, welcome ! Tu es chez toi, viens, viens ! Donne-moi ton manteau, voilà ! Tu gardes ton sac avec toi chérie, ça porte malheur de le laisser au vestiaire. Et puis je te mets ta petite blouse blanche. Tu es ra-vi-ssante ! Allez suis moi !

Ravissante ? Moi, ravissante ? Alors ça. Terence était charmant mais je m’étais dit qu’il s’y connaissait probablement plus en hommes qu’en femmes. Je l’avais suivi et m’étais assise sur une chaise devant une glace. Effroi. Mon Dieu, c’était donc bien moi dans ce miroir.

– Alors Jeannette, de quoi as-tu envie ?

– Et bien, un peu comme d’habitude quoi mais en plus court

– Jeannette, jeannette, jeannette. Tu ne peux pas me dire que tu as envie de  » comme d’habitude  » chérie. Tu dois me dire ce que tu as envie de dégager en tant que femme ! Ce que tu veux provoquer chez l’autre Jeannette. Tu as un chéri ?

– Non

– Oh, ils ne savent pas ce qu’ils perdent ces heteros. Comment est-ce possible ? Bon et tu as envie de rester seule ?

– Bah non pas vraiment mais bon, je ne vais pas me jeter sur le premier mec que je vois au bar quoi

Terence sortit un rire tonitruant totalement théâtral.

– Mais chérie je ne te parle pas de ça ! Je te demande si tu as envie de plaire ?

– Bah oui Terence, j’ai envie de plaire, qui n’a pas envie de plaire ?

– Plein de femmes, chérie, plein. Elles ont peur de plaire parce qu’elles n’ont pas confiance.

– Mais ça c’est parce qu’elles plaisent aux mauvaises personnes !

– C’est exactement ça chérie, alors maintenant dis-moi de quelle manière tu as envie de plaire !

– Et bien, j’aimerais plaire à des personnes qui m’aimeront avec ou sans makeup, au saut du lit même, mais qui sauront me donner envie d’être encore plus belle pour eux. C’est pas très précis hein ?

– Si je vois très bien, donc il va falloir que je mette en valeur tes yeux chérie, ils sont extraordinaires et tu les caches complètement c’est un crime. En plus, un regard ment rarement; si tu utilises tes yeux pour plaire et que tu sais lire dans ceux de l’autre, tu auras moins de chance de te tromper. Ensuite, je vais libérer un peu ton visage de toutes ces mèches. Tu as une forme de visage ma-gni-fique ! Autant mettre une cagoule chérie si tu te caches derrière tes cheveux comme ça !

Terence rit à nouveau avec la même intensité. Personne ne réagissait dans le salon, cela devait être habituel.

– D’accord Terence je te fais confiance

– Ah ça, ça me fait plaisir chérie ! Mais ce n’est pas fini, je vais aussi couper pas mal, au moins 15 cm.

J’avais les cheveux longs et raides qui tombaient sur mes épaules. Terence voulait me les couper juste sous l’oreille. Sacré changement quand même mais je me sentais tellement bien avec ce personnage si extraverti et bienveillant à la fois que je lâchais prise.

– Va pour 15 cm !

– Et puis, dernière petite chose ! Enfin…petite, petite…bon allez, je te dis : j’aimerais t’éclaircir les cheveux. Quelques mèches miel ici et là pour créer un vrai effet lumière tu vois ?

– Je ne vois pas trop et j’ai un peu peur mais tu sais quoi Terence : vas-y !

– Non mais attend chérie, si je fais ça c’est parce que je suis per-sua-dé que ça va te transformer, en bien. En revanche rien sans ton consentement libre et total.

Il avait ri à plein poumons en levant la tête comme s’il venait de me faire une proposition indécente. Je commençais à cerner le personnage. Déluré mais aussi un peu comme mon ange gardien tombé du ciel !

– Tu as mon consentement libre et total Terence, dis-je en riant moi aussi pour la première fois

– Génial chérie, allez c’est parti !

Il avait frappé ses mains d’excitation à l’idée du chantier de relooking qui l’attendait. Chantier qui avait duré 3h ! Entre la coupe, la coloration et le brushing : j’avais passé plus de temps chez Terence en une fois que toutes les autres fois de ma vie chez le coiffeur réunies.

Terence avait tenu à ce que je ne sois pas devant une glace pour préserver l’effet de surprise finale. Au moment fatidique où il m’avait amenée devant le miroir, j’étais tombée en arrière sur la première chaise à portée de fesses et avais gardé la bouche grande ouverte, muette. Terence n’avait rien dit. Il savait.

– Chérie je te laisse 5 minutes, j’ai un coup de fil à passer, je reviens.

Figée devant le miroir j’avais essayé de reconnaître la femme que je regardais dans le miroir, de réaliser qu’il s’agissait bien de moi, de me réapproprier mon nouveau visage. Je savais qu’il me faudrait plus de 5 minutes pour cela. Peut-être qu’au bout des fameuses 3 semaines ce nouveau look ferait partie intégrante de ce nouveau moi. Terence revenait tranquillement vers moi.

– Alors chérie, t’en penses quoi ?

– C’est difficile à croire Terence

– Tu as du mal à réaliser à quel point tu es jolie chérie ?

– Je, je ne pensais pas que je pourrais aimer cette personne que je vois dans le miroir. Maintenant il faut que je me fasse à l’idée que cette personne, c’est moi. Merci Terence…vraiment merci.

– De rien Jane. Ça me fait au moins aussi plaisir qu’à toi, tu n’imagines pas à quel point.

Il était beaucoup plus posé voire calme, comme après un effort créatif intense qui vous donnerait l’impression de vous être vidé et le besoin de vous régénérer, malgré la satisfaction.

Les jours qui suivirent, je m’étais rendue dans une librairie à la recherche d’un des premiers exemplaires du livre  » 24h de la vie d’une femme  » de Zweig pour mon père. Ce serait un cadeau parfait pour lui qui buvait les lignes de l’écrivain comme un élixir de jouvence. Le libraire m’avait regardée rentrer avec un léger sourire, entre gêne et surprise. Je n’y avais pas fait attention et m’étais précipitée vers les rayons de livres pour être seule. Il avait approché doucement et m’avait demandé avec beaucoup de délicatesse s’il pouvait m’aider à trouver les lignes que je cherchais. Habituée à refuser toute aide des vendeurs de magasin je m’étais apprêtée à l’envoyer poliment sur les roses mais avais étonnamment fini par accepter son aide. Il avait un charme fou, une incroyable douceur et un regard pétillant. Nous avons parlé 1h de mille et une choses jusqu’à ce qu’il me propose de boire un verre ensemble dans le bar d’à côté. Sans hésiter, j’avais accepté.

Cela fait maintenant 6 mois que Théo le libraire fait partie de ma vie. Jamais un homme ne m’avait regardé comme Théo le faisait. Jamais un homme ne m’avait regardé tout court. Terence m’avait transformée. Il aimait probablement plus les femmes que de nombreux hétérosexuels. Il avait tout donné pour me mettre en valeur sans arrières pensées. J’étais invisible et il m’avait révélée aux yeux du monde.

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Marie
Créatrice et blogueuse sport - nutrition - bien-être. Après des études d'ingénieur bio (France) et un MBA en marketing (Canada), j'ai vécu une expérience de 18 mois dans l'armée de l'air. Ultra curieuse et pour la diversité, j'ai créé le support Hotsteppers ainsi qu'une association de training du même nom pour inciter à bouger, manger et vivre mieux, peu importe son niveau ou son âge ! Freinée en pleine quête de performance par une adénomyose (forme d'endométriose), j'ai dû et continue de repenser ma passion et pratique sportives tout en explorant sans arrêt de nouvelles pistes de santé et bien être. Après avoir travaillé 5 ans pour des marques de sport, je me suis lancée en tant qu'indépendante début 2019 dans le conseil éditorial et social media. Matière vivante, Hotsteppers est un support sans filtres, mouvant, au gré de ma vie et de mes aventures.

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