La course à pied: véritable phénomène moderne avec ses millions de pratiquants en tout genre, ses innombrables courses, challenges, initiatives solidaires et/ou marketing, ses bienfaits, ses risques, ses enjeux…ce sujet là a été traité 1001 fois dans x reportages télévisés. C’est avec cette appréhension que je me rendais à l’avant-première du film « Free to run » pensant passer un bon moment d’immersion dans ce courant que je connais tellement par coeur mais le film de Pierre Morath n’a rien d’une lapalissade, rien d’une évidence ou d’une redite. Il plonge profondément à la racine de notre sport en nous rappelant ou en nous faisant découvrir à quel point notre liberté de courir aujourd’hui s’est soldée par des combats dans le passé. Plus que jamais une ode à la liberté et une remise en place des idées dans un quotidien bouffé par la performance au détriment du plaisir. On commence par le teaser ?

 

Free to run ? Pas toujours. Des femmes interdites de course à pied

Ce qui émeut profondément au cours du film « Free to Run« est de voir le courage, l’abnégation et parfois la folie avec lesquelles quelques rares femmes pionnières se sont battues pour avoir le droit de courir ! Ce qui peut nous paraître fou aujourd’hui n’est pourtant pas si ancien. Il y a à peine 50 ans, Kathrine Switzer mettait pour la 1ère fois un dossard sur le marathon de Boston jusque là réservé aux hommes. Son chemin pour en arriver ne serait-ce qu’à prendre le départ, ses entraînements sans relâche à l’écart des clubs masculins, ses efforts pour convaincre son coach de croire en elle, n’étaient que le début d’une dingue aventure. Les images de l’organisateur de la course bondissant sur Kathrine Switzer pour l’éjecter du peloton au sens propre choquent. On voit le mépris, la rage avec lesquels cet homme s’acharne à exclure cette femme d’une pratique interdite aux personnes de son genre. Kathrine finira pourtant ce marathon et fera parler d’elle, ouvrant une étroite porte au droit de courir pour le reste des femmes.
Quand une société entière, animée par des médecins à qui une confiance aveugle est accordée, proclame qu’une femme doit être belle en toutes circonstances et qu’une femme qui court n’est pas « belle » donc doit être interdit – imaginez la brutalité, le choc des mentalités face à ce début d’émancipation.
kathrine switzer marathon de boston free to run
Une autre scène poignante de « Free to Run » restera ce finish mémorable de la 1ère femme à clore une distance marathon aux Jeux Olympiques. Finish suivi de la n°2 de l’épreuve, sévèrement déshydratée et concluant sa course aux confins de l’évanouissement, portant toute la force et le courage surhumain d’une génération de femmes s’étant battues pour leur droit au sport. Le commentateur de l’épreuve dira plus tard dans les journaux une phrase marquante: « pour la 1ère fois, une femme avait accepté de montrer ses faiblesses en public ». Plus qu’une demonstration d’une capacité sportive quelconque, les femmes étaient en train de proclamer leur droit au naturel, loin des obligations de beauté silencieuse et aimable requises jusque là.
 Joan Benoît
 Joan Benoît (USA): 1ère marathonienne olympique en 1984 à Los Angeles
gabrielle andersen marathon los angeles 1984 free to run
Gabrielle Andersen (Suisse): 2ème marathonienne olympique à LA, en plein calvaire à 50m du finish

Un sport de l’ombre

Au delà du combat féminin, il est intéressant de voir comme la course à pied a pu être un sport confidentiel, un peu fou, caché, qui ne rassemblait au début que quelques « dingues » se réunissant à la tombée de la nuit pour parcourir ensemble les rues de leurs quartiers sans trop oser se montrer. Un homme a d’ailleurs été visionnaire pour faire décoller ce sport: Fred Lebow, président du New York Runners Club. Sans être un grand performer, Fred a senti le potentiel de ce sport comme liant social, à une époque où la criminalité New Yorkaise faisait rage. De courses en courses, rassemblant toujours plus de têtes d’affiches et de monde jusqu’à diversifier les formats dans toutes les directions que nous connaissons aujourd’hui et qui n’ont rien de nouveau (courses en couple, course avec son chien, courses à l’envers, …!), Fred a largement contribué à la mise en lumière de la course à pied et à son essor au sein d’un public toujours plus large, tel que nous le connaissons actuellement. Pourtant, si les hommes ont eu bien moins de difficultés que les femmes pour exprimer leur foulée et leurs performances librement aux yeux de tous sans jugements catégoriques d’une injustice folle, la reconnaissance des athlètes de haut niveau prendra un certain temps. Certains, dont le légendaire Steve Prefontaine ne connaîtront d’ailleurs jamais cette reconnaissance, à l’image de tous ces précurseurs, tellement doués, tellement avant gardistes, que leur talent, germe de multiples vocations, n’aura eu de retombées qu’a posteriori.
Dans ce film « Free to run », les séquences se suivent telles un documentaire géant sans jamais vraiment provoquer de lassitude. Nous sommes en 2016, croyons tout savoir sur le running et avons le loisir de nous préoccuper de nos RP, plans d’entraînement, objectifs de performance et de notre matos mais n’imaginons pas le chemin de libération qui a dû être entrepris par nos prédecesseurs pour nous offrir ce luxe. Le film se termine d’ailleurs par un message qui sans être accusateur ou cynique nous demande avec la plus grande des bienveillances de décrocher les yeux de nos montres et de ne pas trop oublier de lever les yeux vers le ciel pour vivre l’expérience dans son entièreté. Aucun des records ne vaut réellement la chance de pouvoir courir librement. Kathrine Switzer s’apprête d’ailleurs à courir le Marathon de Boston 2017 pour ses 70 ans. A méditer.
 

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