Dirty Cendrillon

4
Temps de lecture estimé : 9 minutes

En 2012, j’ai commencé à courir. Courir m’a donné envie d’écrire. Ou plutôt non: j’ai toujours eu envie d’écrire. Courir a libéré mon envie et m’a aidée à la concrétiser. Ce blog Hotsteppers était né. Pour mes 34 ans, je me suis offert une MasterClass d’écriture avec Eric Emmanuel Schmitt. Au delà des récits et du monde sportifs, ce sont de véritables histoires (courtes) que j’écris chaque semaine au gré de mes découvertes. Parce que le sport n’a jamais été une fin en soi sur ce blog mais plus une manière d’ouvrir toutes sortes de portes, voici une toute nouvelle rubrique dédiée aux histoires que j’aime raconter et coucher sur l’écran. J’espère que vous aimerez les lire autant que j’ai aimé les écrire. Ce sont pour l’heure des exercices mais j’espère un jour arriver à l’étape concrète du roman: il FAUT rêver !

La consigne: Ecrire une nouvelle suivant le cadre et  la chute ci-dessous. 

 C’est un homme qui part en voiture pour les vacances avec sa femme à côté de lui, sa belle-mère et ses enfants derrière. Tout à coup, l’homme sent sous son pied une chaussure de femme, un escarpin. Il panique car il sait très bien qu’il a trompé sa femme dans cette voiture avec une dame portant des escarpins. Comment va-t-il faire disparaître l’escarpin ?

La chute : Quand enfin il est arrivé à destination et qu’il a réussi à se débarrasser de l’escarpin, sa belle-mère sort de la voiture et dit « je ne comprends pas je ne retrouve plus ma chaussure ».


Enfin. Tout y était, les valises, les enfants, son épouse et sa belle-mère. La voiture était pleine et roulait tranquillement sur la route des vacances. Alexis, aux commandes, tourna la tête vers sa femme et sourit du coin de la bouche. Un sourire qui mêlait soulagement et une certaine quête d’approbation.

Les départs en vacances étaient toujours des petits marathons qui commençaient bien avant le jour du départ. Ces moments étaient à eux seuls des épreuves pour le couple d’Alexis. De véritables testeurs de solidité conjugale. Des petits défis vicieux à répétition, cachés derrière des airs de bonhommie familiale.
Comme s’il suffisait d’avoir une femme et des enfants pour avoir décroché le saint graal de l’équilibre.
Comme s’il suffisait d’être une famille qui part en vacances pour prétendre être heureux. Et encore, il n’y avait pas le chien sur la banquette arrière. Alexis avait évité de succomber au cliché en refusant d’acheter l’un de ses quadrupèdes à poils pour ses enfants à Noël. Il était passé pour un père sans cœur et son épouse Mathilde n’avait pas manqué de lui faire sentir ses lacunes. Lacunes de douceur ? de chaleur ? d’empathie ? d’ouverture de cœur ? Alexis ne savait pas trop. Il n’était de toutes manières jamais  » assez  » ou toujours  » trop « , plein de choses qu’il avait cessé d’essayer d’identifier.

A peine quadragénaire, Alexis se sentait coupable d’être las et las de se sentir coupable.

Après tout, il n’avait pas toujours été comme ça, mais cette vie qui défilait et qui l’embarquait dans ses étapes successives presque automatiques lui faisait mal au ventre.

Mathilde elle, avait pris son rôle de mère tellement à cœur qu’elle en avait mis de côté son rôle d’épouse, de femme. Ses enfants étaient sa raison de vivre. Alexis n’était plus qu’un partenaire dans sa vie, mais plus le partenaire de sa vie.
Alors que Mathilde se contenta de regarder Alexis en écarquillant les yeux d’un air interrogateur, comme si elle ne comprenait rien à son sourire, Alexis résigné fixa à nouveau la route et replongea dans ses pensées. Là où le dédain et la froideur de son épouse ne pourraient le blesser. Il était triste et fatigué.

Sa belle-mère et sa fille discutaient sans relâche et jouaient avec les enfants. Il était out. Un chauffeur n’aurait pas été moins absent. Peut-être même qu’un chauffeur aurait bénéficié d’un peu plus d’attention, ne serait-ce par politesse.

Alexis se mit alors à étirer ses bras et ses jambes en se replaçant sur son siège et senti soudainement un objet assez volumineux proche de sa pédale d’embrayage. Il jeta un 1er coup d’œil puis un 2ème en se crispant sur le volant. La voiture dévia légèrement vers la bande d’arrêt d’urgence et les pneus rebondirent bruyamment le long de la limite rugueuse de la route.

Mathilde sursauta et fronça les sourcils :

– Mais enfin Alexis, qu’est ce qu’il t’arrive ? Fais attention un peu ! 

Alexis pris de surprise avait les yeux grand ouverts et ne trouva rien d’autre à dire que:

– Euh, désolé, tout va bien, j’ai été distrait par un truc au bord de la route, c’est rien.

Mathilde soupira, exaspérée, puis se retourna à nouveau vers les enfants reprenant là où Alexis les avait interrompus.

Alexis n’en revenait pas. Entre ses 2 jambes se trouvait un escarpin. Il était à Laura. Cette jeune femme qui lui avait souri avec tellement de douceur l’autre jour, lors de son rendez-vous avec l’agence créative partenaire de son équipe marketing. Laura était nouvelle. Il ne l’avait jamais vue auparavant. Ce jour-là, elle l’avait regardé avec ses grands yeux bleus plein de candeur et de malice, d’envie même.
Il s’était forcé de discipliner ses émotions. Il rêvait. Elle était juste polie et puis jolie aussi, tellement jolie. Forcément, il était un homme, elle une femme, cela pouvait arriver de sentir une attirance imprévisible lors d’une rencontre fortuite. Mais la chaleur dans son ventre et les palpitations dans sa poitrine avaient duré, toute la réunion.

A la fin, le directeur de l’agence avait promis à Alexis que Laura lui enverrait tous les éléments nécessaires pour avancer. Elle serait désormais son interlocutrice principale. Alors que le directeur avait quitté la pièce, Laura et Alexis étaient seuls. Sans réfléchir, Alexis avait dit à Laura  » cela vous dirait de boire un verre pour décompresser après cette après-midi de travail ? « .

Mais merde, avait pensé Alexis aussitôt. Mais quelle question débile. Il était ridicule, avait-il pensé en sentant son visage se décomposer.

– Oui, avec plaisir, je remonte chercher mon sac, on se retrouve en bas ? avait répondu Laura avec une chaleur qui avait endormi sa raison autant qu’elle avait éveillé ses sens.

Alexis avait à peine eu le temps de réaliser ce qui se passait que Laura était partie. Il l’avait retrouvée 5 minutes plus tard à l’extérieur du bâtiment et lui avait proposé d’aller dans un bar sympa, un peu plus loin de tous ces bureaux où ils auraient risqué de croiser trop de collègues.

Laura avait semblé comprendre. Elle avait répondu:

– Bien sûr, allons ailleurs.

Ils avaient passé 2h à parler de tout et de rien, à rire, à se dévorer des yeux, à se désirer, entrecoupé de gorgées de cocktails enivrants. Laura avaient semblé comblée. Alexis, lui, avait eu le sentiment que sa pompe cardiaque s’était remise à marcher, autant que sa condition d’homme. Mis dehors par le restaurant qui avait fermé son bar pour servir à dîner, Alexis avait proposé à Laura de la raccompagner chez elle. Elle avait accepté. Mais une fois devant sa porte d’entrée, elle n’était pas descendue. Elle l’avait regardé – encore une fois – enveloppé de ses yeux de biche et il n’avait pu résisté. A ce moment là, tout en elle l’appelait et tout en lui la désirait. Ils avait fait l’amour comme des fous, tendres et brulants à la fois.

L’extirpant d’un pur moment de complicité charnelle, le portable d’Alexis avait sonné. C’était sa femme. Il avait décroché. Elle avait fait une pause.

– Mais qu’est ce que tu fous ? On t’attend pour dîner ! cria-t-elle exaspérée

Alexis s’était bloqué et avait fini par dire:

– Je suis désolé, j’ai eu une réunion interminable, j’aurais dû te prévenir, je suis à la maison dans 30 minutes, commencez sans moi.

Mathilde avait raccroché, dédaigneuse et furibonde.

Alexis avait regardé avec tristesse vers Laura qui avait compris.

–  Je suis désolé, il faut que j’y aille.
–  Je sais, c’était merveilleux. On se revoit bientôt ? avait-elle répondu avec son sourire persistant et ses yeux encore embrumés de plaisir.
– Oui, très bientôt, avait répondu Alexis.

Laura avait enfilé des baskets, rangé sa tenue de travail et était sortie de la voiture d’Alexis en le regardant une dernière fois.

Il s’était senti plus aimé en une soirée que pendant les 10 dernières années de sa vie. Il s’était senti à la fois plein de cette envie qu’il n’éprouvait plus depuis trop longtemps et terrifié à l’idée de ce que cette rencontre allait provoquer dans sa vie.

Mais alors qu’il partait en vacances avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère, une trace de Laura s’était immiscée dans le tableau faussement parfait de son Renault Espace plein à craquer. Les restes de son aventure fusionnelle de l’autre soir n’avaient non seulement pas quitté son esprit mais le mettaient à l’instant, clairement dans une position dangereuse.

Il devait trouvait un moyen de s’en débarrasser ou un cauchemar commencerait. Il lui serait impossible de trouver une explication crédible. L’Espace était sa voiture de fonction et il n’y avait que lui qui la conduisait en dehors des périodes de vacance. Son épouse Mathilde ne portait jamais d’escarpins, du moins pas comme ceux-là. Il n’y avait pas d’alternative. Une goutte de sueur commençait à perler le long de ses tempes. Il s’essuya.

Mathilde n’avait encore rien remarqué. Tant que cela n’interférait pas avec sa vie ou ses envies, Alexis pouvait bien se mettre dans tous ses états, elle ne s’en rendrait pas compte.

Il fallait faire vite et bien.

– Les enfants, ça vous dit de faire une petite pause pipi et de boire un chocolat chaud ? 

Mathilde le regarda comme si un étranger venait d’interrompre leur conversation.

Les enfants répondirent en criant:

– Ouais, un chocolat chaud, on s’arrête, on s’arrête ! Et des bonbons aussi ? 

– Non pas des bonbons, non mais enfin ça ne va pas, j’ai pas envie que vous deveniez obèses et malades, répondit Mathilde.

– Oh, ma chérie, on roule depuis 2h et ce sont les vacances, détend toi un peu, Alexis à raison faisons une pause ! ajouta la mère de Mathilde, une femme âgée assez discrète et plus douce que sa fille.

– Ok, ok, puisque tout le monde fait sa révolution, je ne dis plus rien, dit Mathilde en se retournant.

Alexis jeta un œil vers sa belle-mère qui lui fit un sourire compatissant mais pudique.

Ils s’arrêtèrent 5 minutes plus tard et les enfants sortirent en trombe de la voiture. Alexis fit mine de traîner en leur disant:

– Les enfants, allez devant les machines à chocolat chaud, prenez ces pièces comme des grands, j’arrive !

Mathilde sortit de la voiture sans le regarder et se dirigea vers sa mère pour l’aider à marcher.

– Non ma chérie, c’est bon je vais rester je n’ai pas besoin de me lever, je suis bien, dit la vieille dame qui fermait les yeux et commençait à s’endormir.

Alexis profita de ce moment d’absence et pris l’escarpin sous sa veste puis se précipita vers les toilettes pour hommes de la station-service où il jeta la chaussure dans une poubelle. Soulagé, il passa quand même vraiment par les toilettes et fila rejoindre ses enfants déjà en train d’engloutir leur chocolat chaud plein de sucre devant les yeux dépités de leur mère qui croisait les bras.

– Alors les enfants, c’est bon ? demanda Alexis

– Ouiiiiii, on en veut un autre s’il te plait papa, dirent-ils en cœur.

– Non, non allez ça suffit on rentre on a encore de la route, dit Mathilde qui pris un enfant par une main, le deuxième par l’autre main et les entraîna d’un pas vif vers la voiture.

Alexis laissé sur place, suivit la troupe nonchalamment et repris sa place de conducteur.

Sa belle-mère ouvrit légèrement les yeux puis voyant que tout le monde était revenu, les referma et poursuivit sa sieste.

Le reste du voyage se fit dans le calme jusqu’au moment tant attendu de l’arrivée. Le Renault Espace emprunta le sentier de terre rouge recouvert d’aiguilles de pin menant vers la maison familiale. Il faisait nuit et les odeurs de thym et de romarin flottaient dans un air encore chaud.

Alexis souffla, décrocha sa ceinture et sortit de la voiture quand tout à coup une voix raisonna à l’intérieur de la voiture. C’était sa belle-mère :

– Les enfants, vous n’auriez pas vu ma chaussure ? Je n’ai plus qu’un escarpin, mais où peut bien être l’autre ? 

Article précédentPole Dance: dans les coulisses des Championnats de France 2018
Article suivantLever du jour praliné
Marie
Créatrice et blogueuse sport - nutrition - bien-être. Après des études d'ingénieur bio (France) et un MBA en marketing (Canada), j'ai vécu une expérience de 18 mois dans l'armée de l'air. Ultra curieuse et pour la diversité, j'ai créé le support Hotsteppers ainsi qu'une association de training du même nom pour inciter à bouger, manger et vivre mieux, peu importe son niveau ou son âge ! Freinée en pleine quête de performance par une adénomyose (forme d'endométriose), j'ai dû et continue de repenser ma passion et pratique sportives tout en explorant sans arrêt de nouvelles pistes de santé et bien être. Après avoir travaillé 5 ans pour des marques de sport, je me suis lancée en tant qu'indépendante début 2019 dans le conseil éditorial et social media. Matière vivante, Hotsteppers est un support sans filtres, mouvant, au gré de ma vie et de mes aventures.

4 COMMENTS

Laisser une réponse

Please enter your comment!
Entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.